En ce 22 novembre 2006, si je consulte mon almanach pour avoir l’indication précise, il me dit qu’il y a 1311 jours, soit 3 ans, 7 mois et 1 jour que mon fils aîné a quitté cette vie. C’était une mort brutale pour laquelle nous n’avons eu d’autre précision que « il n’est pas mort de suicide ni de …ni de …ni de…ni de…. » Bref, il avait 26 ans, c’était un superbe garçon de 1m85, en pleine réussite « Maman j’ai l’impression de vivre un rêve : tout ce qui me tenait à cœur est en train de se réaliser… ». Mais, ce lundi de Pâques 2003 alors que nous l’attendions pour souper, qu’il n’avait pas averti pour nous rassurer par rapport à son retard et qu’il ne répondait pas au téléphone, je me suis déplacée à son domicile et j’y ai découvert son corps glacé, paisiblement étendu dans son lit…
Brice avait un frère et une sœur. Leur père avait depuis toujours pris beaucoup de distance, nous avions donc vécu à 4 pendant 10 ans, traversant des moments de grand bonheur partage, mais aussi des temps difficiles. Mon mari (actuel) nous avait rejoint depuis 7 ans quand ce cataclysme est survenu. J’occupais alors la fonction de responsable pédagogique dans un institut de rééducation.
Bien avant tous ces évènements et sans en comprendre les raisons (mais au fait, depuis quand ????) je lisais tout ce qui me tombait sous la main concernant la mort, les expériences de mort imminente (NDE), les moyens de communications, le développement des soins palliatifs etc…et c’est ainsi que je découvrais Elisabeth Kübler-Ross. Je dévorais alors tous ses écrits traduits. Un régal ! Elle était la seule à poser un discours qui me satisfaisait pleinement ; je le trouvais à la fois tendre et fort, plein de compassion, d’énergie et d’espoir, courageux et réaliste mais surtout : il ouvrait des perspectives et me remplissait d’espoir. Un jour c’est sûr, quand je serai à la retraite pensais-je, je ferai quelque chose autour de l’accompagnement à la fin de vie !
Ce 21 avril 2003 m’a projetée dans un univers irréel, impossible, inimaginable, inacceptable, décousu, terrassant, anéantissant… Aucun qualificatif à lui seul, pas plus collé aux autres, aucun mot ne peut définir cette douleur, ce tumulte physique et moral du vécu d’un parent qui survit à la mort de son enfant. Même en réunissant tout ce que le dictionnaire contient de synonymes, il me semble que l’image et le sens en seraient encore insuffisants tant la limite avec la folie et sa propre mort est étroite, tant “l’envahissement de vide” submerge… Corps et esprit ne deviennent que plaies béantes qu’aucun soin n’apaise mais que tout évènement même anodin amplifie : musique, fêtes, anniversaires, rencontres… toutes les première fois de cet après réactive le cataclysme. « L’inimaginable, l’impensable, l’impossible, l’indicible est arrivé. »… Merci à Sylvie de m’avoir donné cette phrase. Etrangement, ces mots ont été un des moyens d’identifier ce qui m’arrivait et ainsi commencer à pouvoir sortir du marasme.
Avant d’aller plus loin je voudrais ouvrir le chapitre “merci” à tous ceux qui ont été là, famille, amis, collègues et professionnels, tous ceux qui n’ont pas eu peur ou qui ont eu le courage de se dépasser, ou encore, celui de pleurer avec moi. Dans les inattendus, je veux citer tous ces enfants et adolescents de l’institut qui, chacun avec ses mots, ses attitudes m’ont témoigné d’une profonde tendresse que je ne pouvais pas, ne pas compter, eux les souffrants, me reconnaissaient et venaient… également merci à ces policiers de Pau qui ont toujours fait preuve de compassion, humanité, humilité et dévouement, ils ne savent peut-être pas combien leur attitude a été importante. Merci aussi, à cet homme, au funérarium, qui pendant 8 jours a toujours été à nos petits soins, libérant une salle pour les amis de Brice venus de toute le France, les préparant à la rencontre, ayant toujours un mot d’accueil chaleureux à chacune de nos visites, prenant un soin particuliers à la surveillance de ce corps inerte, nous expliquant avec délicatesse tout ce qui entoure l’autopsie, la crémation, toujours attentif, bien au-delà de la démarche professionnelle : merci monsieur Berduc ! Aujourd’hui, je peux aussi reconnaître tout le rôle et l’impact des Autres, qui parfois maladroits, blessants, innocents, représentent cependant les réalités de la Vie, du quotidien vers lequel il faut revenir et dans lequel doit se faire la reconstruction.
Pourtant, avant cela il y a bien des étapes. « choc, déni, colère, marchandage, dépression » ne sont pas de vains mots…
La seule façon que je croyais efficace pour traverser ce deuil était de comprendre… je voulais savoir et encore savoir, comprendre l’impensable, sans doute pour ne pas avoir à reconnaître l’évidence : Brice était mort ! Certainement aussi pour retrouver un sens à ma vie, vaincre ce désastre, en faire quelque chose …
Est-ce que je ne deviens pas folle ? Est-ce vrai ? Suis-je sûre de l’avoir aimé puisqu’il est mort ? Qu’est ce que ce vide dont je suis remplie ??? Ai-je une âme, un esprit, un cœur, suis-je un être vivant, je ne ressens parfois plus rien ? Y a t-il une fin à ce cauchemar ? Et mes autres enfants, mon mari ???? Comment ça se passe pour les autres parents ??? Où les trouver ? Qui peut m’aider à rencontrer un médium, je veux savoir… ? Cette souffrance, les enfants de l’institut l’ont reconnue…je suis adulte mais eux comment sont-ils traités avec ce feu qui brûle de l’intérieur et les détruit, avec ce vide qui les angoisse? Et ces accompagnants qui écoutent, écoutent, écoutent, mais ne communiquent pas !!!!! Que faire de tout cela ???
-- D’abord guérir cette terrible douleur…si c’est possible, il le faut, je refuse de rester enfermée la dedans. Il le faut pour Etienne et Pauline, pour mon mari, pour ma propre survie !
Evènements conduisant à l’émergence de l'association
Lorsque j’ai eu envie de pleurer avec d’autres mamans désenfantées (ce mot raisonne tellement juste dans nos oreilles que nous l’avons adopté), lorsque j’ai eu besoin de trouver un endroit où justement, je pourrais laisser sortir toutes mes larmes, endroit où d’autres m’entendraient en comprenant ce que je ressentais, un endroit où je ne serais pas seule, je n’ai rien trouvé.
Plus tard j’ai découvert une association dans le département mais elle réunit les parents une fois par an !
Et la psychologue ? Impossible de parler à la demande, sur rendez-vous, trop impersonnel ou alors n’ai-je pas trouvé la bonne ??? J’ai besoin de sentir que l’autre entre dans mon histoire….
Dans une autre association je me retrouve face à une personne qui écoute, ça oui mais c’est tout ! Je n’ai pas besoin de cela, JE VEUX PARTAGER, SAVOIR OU J’EN SUIS, savoir si je suis comme les autres, comment ça se passe ? …
Je vais voir un prêtre, un lama, un médium, rien n’y fait, une impression d’immobilité du temps alors que tous confirment « il faut du temps », je ne veux plus de tout ce temps !!!
Enfin je découvre le forum de Jonathan où les parents se parlent…enfin je peux pleurer avec d’autres…ENFIN quelques repères !!!
Paradoxalement, je me souviens aussi, d’avoir vu une affiche en ville « Parents en deuil : soirée de partage etc… » Sûrement que je vais aller me donner en spectacle, sûrement que je vais étaler mon chagrin en public!!!!! Qu’est ce que ce voyeurisme malsain ? Où est l’intimité dont j’ai besoin ? Ceci n’est pas pour moi ! Je me sens envahie de cette culpabilité de souffrance que je dois taire parce que dans ce que mon éducation m’a appris, la souffrance ne s’expose pas !!! Colère, révolte que faire ? Dire ? Vivre ?....
Pourtant ce besoin de partage est plus fort que tout, alors surgit cette idée : et si j’invitais d’autres mamans en deuil, mais comment les trouver, je ne connais personne dans cette ville…non ce n’est pas raisonnable mais je m’en fiche de la raison, je veux trouver la paix….retrouver mon fils…ne plus souffrir.
Dans ma quête de solutions toutes faites j’ai adhéré à la dernière : Pourquoi ne pas suivre une formation, ce que j’apprendrai des autres ou pour les autres je pourrai me l’appliquer ! Et c’est ainsi que de fil en aiguille j’ai suivi la formation des bénévoles d’accompagnement, avec le projet de poursuivre avec le module deuil. Je ne parle pas de la pile d’ouvrages que parallèlement j’ai avalés et du nombre de documents consultés sur le net. Bref je me remplissais encore et encore mais rien ne sortait vraiment.
3 ans après j’ai eu droit à une diverticulite puis on me découvrait un gros ulcère de l’estomac et pour finir je devais me faire poser un ressort pour rouvrir une coronaire rétrécie ! Ceci en moins de 6mois !!! Les sophrologues ne seront pas étonnés…les maux et les mots…
J’avais pourtant appris et trouvé quelques moyens d’évacuer, peut-être trop tard et/ou mal. Les faits sont là, je ne sais toujours pas si nous avons des choix ou bien si nos moyens imposent la démarche. Simplement aujourd’hui je veux être un de ces moyens insatisfaisant mais aidant, insuffisant mais disponible dont d’autres parents pourront se servir pour étayer le chemin de la guérison…
Aujourd’hui, je voudrais transmettre, communiquer à d’autres parents cet espoir et cette confiance qui peuvent à nouveau m’habiter, je voudrais être un de ces multiples éléments qui font qu’un jour ils pourront rire à nouveau, respirer sans tristesse et être en liberté avec cet enfant vivant dans cet ailleurs que l’on nomme : mémoire, cœur, paradis, dimension, inconnu….même si la plaie ne se referme jamais complètement…
Les circonstances ont permis la rencontre avec d’autres parents porteurs des mêmes souhaits…PLUME D’ANGE est née…
Mireille
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