"J'ai toujours huit petites filles"

 

Fin d'année 1999...il fait gris en ce début d'après midi au propre , au figuré , car j'accompagne ma petite fille à la gare...le séjour s'achève...fini pour un temps les longues conversations....

Retour à Paris pour elle qui se réjouit de fêter ses 13 ans avec sa famille , ses amis .

Une grande joie l'illumine, un joli sourire , elle est sur la marche du wagon, adolescente rieuse qui me dit : «  Au revoir Grand'mère-je t'aime-tchao , à bientôt ! ».

Dernière vision – dernier souvenir-

                               mais je ne sais pas .......

et puis début Janvier , une matinée comme une autre qui commence...mon mari est parti à la chasse, je vaque à mes occupations quand le téléphone sonne:

« je viens vous voir,  il y a un problème grave à Paris, à tout de suite ! »

Interrogation,  que se passe t il, comment imaginer?

Et soudain , au portail , trois membres de ma famille , je ne comprends pas ... j'attends figée,  avec au fond de moi un poids.

Je pose la question: « ma fille , mon gendre » et la réponse est toujours « non ».

« C'est Alix »

mais quoi Alix ?  

« Elle a été trouvée sans vie ce matin, on ne sait pas ce qui s'est passé . »

Rien , pas une larme...je suis vide , sans réactions... tout mon être refuse l'évidence...je suis muette , je ne ressens rien .

Soudain par une sorte de dédoublement , j'agis:

- Prévenir mon fils , qu'il aille chercher son père mais avant à la pharmacie , « trinitine »  ( son coeur est fatigué )

-  joindre mon autre fille qui est au ski .

- préparer une valise pour moi , pour mon mari...Consulter les horaires de trains .

Les gestes sont clairs , précis. J'agis telle une automate capable d'organiser ce qui doit l'être pour tous ceux qui m'entourent, pour ma mère qui a 97 ans – ne rien lui dire , lui épargner cette souffrance -

Voyage à Paris – j'ai l'impression de n'être plus dans mon corps -

Ne pas savoir ce qui s'est passé – ma fille qui ne peut me parler au téléphone – mon gendre courageux me disant : « Grand'mère soyez forte vos autres petites filles ont besoin de vous »

Le séjour à Paris de X jours , quand j'y repense maintenant est marqué de blancs  - l'attente de l'autopsie – est-ce un suicide , une erreur de médicaments....ne pas comprendre .

Au cours de ces quelques jours je pense que j'ai du m'occuper de mes trois autres petites filles – que j'ai dû manger , dormir , parler – je n'ai aucun souvenir .

Il faut faire face, penser aux autres – continuer à « marcher »....

Enfin un matin , nous pouvons aller la voir .

Elle est si jolie , si paisible – nous sommes autour d'elle ses parents , ses soeurs , quelques uns de ses amis complètement déboussolés , j'essaie de ...

Nous la revoyons encore deux fois ...et l'image qui est en moi c'est ma petite fille comme vivante mais immobile , avec une larme au coin de l'oeil – je sais bien qu'il s'agit d'un effet de condensation mais pour moi c'est comme une vraie larme qu'elle m'offre .

Et toujours le matériel qu'il faut assumer : les repas , prévoir pour le jour de l'enterrement, les amis si nombreux qui viennent parfois de loin, pouvoir les accueillir après la cérémonie , avoir un temps tous ensembles .

Je me lève

Je m'habille

Je me maquille, il faut faire face

lutter, lutter sans fin

une seule pensée m'anime au cours de cette attente, pouvoir chanter les cantiques choisis pour la cérémonie et j'ai pu – c'était ma prière pour elle – je suis avec elle dans le fourgon mortuaire – avec elle pour un petit temps .

Il pleut , il fait froid mais elle est là.

Puis la vision de tous ces jeunes qui sont allés de la maison au temple , une rose à la main;  cette foule qui nous entoure – je suis là , et je n'y suis pas mais il y a aussi une part de révolte -

j'en veux à tous ceux qui me disent : «  vous êtes courageuse » , non, je ne le suis pas- je suis simplement insensible , ce qu'ils disent ne me réconforte pas – ils ne savent pas , eux , ils sont là tous en famille , leurs enfants sont « vivants » - ils ne savent pas -

   Puis la vie se déroule...

Dure , car dans les quatre mois suivants , mon mari a été opéré d'un cancer – il partira cinq ans après – ma maman , elle aussi est partie .

Maintenant , 10ans après , je sais la différence de douleur quand on perd une petite fille, une mère , un mari – je continue à vivre , une vie différente, mais une vie pas à pas .

Je ne suis pas courageuse, c'est je pense la volonté de survivre qui m'anime – une épaisse carapace entoure mon coeur, j'avance pas à pas, il faut vivre pour mes autres petites filles révoltées , si malheureuses .

 

Oui, j'ai toujours 8 petites filles

 

 seulement l'une d'elle , je ne peux la voir, la toucher , mais je lui parle, elle est là à côté – présente .

Cette jeune vie tant désirée , pendant de si longues années nous a été reprise.

Pour nous qui ne sommes que des humains , le bonheur présent nous fait oublier que la vie est un cadeau , comme un bel objet , offert mais qui est fragile et risque de se briser à tout instant.

Je garde tous ces morceaux en moi, treize ans de souvenirs , c'est peu et beaucoup à la fois – au fil des ans j'ai rassemblé tous ces morceaux pour en faire un tout, un tout qui m'aide à vivre , à ne pas oublier ce qui était=le bonheur-

 

J'ai toujours 8 petites filles .

 

La carapace qui m'étouffait, j'ai réussi à la briser grâce à quelqu'un avec qui j'ai pu parler – quelqu'un qui m'a fait comprendre que j'étais en train d'étouffer, que j'avais le droit de pleurer – ceci ne s'est passé que deux ans après ce drame , j'ai enfin pu pleurer – je me suis donné le droit d'avoir du chagrin – il le faut pour survivre .

Autrefois... avant ... les soirs d'été en regardant la voûte étoilée je disais , merci , merci pour cette journée , merci d'être une grand'mère comblée .

Maintenant le ciel est toujours magnifique les soirs d'été , simplement pour moi , il y a une étoile de plus qui brille , c'est la mienne c'est elle – et cela m'apaise .

Je pense que le jour ou moi aussi je partirai , au dernier moment une petite main viendra me chercher qui me dira « Tchao grand'mère , bienvenue dans cette autre vie »

                                        Ce que je sais maintenant : 

« être fidèle à ceux qui sont morts ce n'est pas s'enfermer dans la douleur. 

Il faut continuer à creuser son sillon droit et profond

comme ils l'auraient fait eux même

comme on l'aurait fait avec eux , pour eux . »

 

« Etre fidèles à ceux qui sont morts

c'est vivre

comme ils auraient vécu

et les faire vivre avec nous

et transmettre leur visage , leur voix ,

leur message aux autres

à un fils , à un frère , ou à des inconnus ,

aux autres quels qu'ils soient

et la vie tronquée des disparus

alors

germera sans fin »

                                          Martin Gray

 

J'ai toujours 8 petites filles .

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